Mes enfants, l’heure est grave.

La consommation de bière est en chute libre et l’industrie est en danger. C’est l’explication de l’apparition de toutes les pseudo-bières et autres jus de fruits pétillants vaguement alcoolisés aux couleurs invraisemblables. Et pourquoi ? Que lis-je ?

« La moitié des Français ne boivent presque jamais de bière, les deux tiers chez les femmes », détaille Michel Haag. A cela s’ajoute l’évolution des goûts vers le plus sucré, qui s’accommode mal de l’amertume des bières blondes traditionnelles.

Tout d’abord, c’est la faute des filles. Ou plus exactement de leur éducation. La bière, c’est pas précisément raffiné comme boisson, et dans les bars un cocktail jaune et bleu c’est quand même plus classe. En outre, depuis la nuit des temps, la femme est supposée manger et boire comme un oiseau, parce que c’est une chose fragile et délicate qui a mal à la tête ou au bidou à rien, donc le principe même de pinte est exclu pour bon nombre de mes consoeurs victimes des stéréotypes de l’inconscient collectif. Voilà - aussi - pourquoi on vend autant de yahourt 0% dans ce beau pays (quoique ça pourrait faire l’objet d’un post à part entière). Mesdemoiselles, mesdames, ressaisissez-vous ! Y a autre chose que la Despé au rayon bière, comme par exemple des tas de blondes qui n’écoeurent pas au bout du deuxième tiers de la première bouteille !

Deuxième chose : cette civilisation s’ammolit dangereusement. La bière blonde, trop amère ? Lo po compritte. La brune, je conçois qu’on puisse trouver ça un peu rough. Mais la blonde ? C’est doux, frais, léger, désaltérant, quand il fait chaud c’est un bonheur ! Mais non, on cherche le goût du sucre, on veut des bières Haribo. Alors, oui, c’est sympa les bonbons, mais admettez que le sucre c’est le goût qui a le potentiel d’écoeurement le plus élevé, bien avant le gras. L’amertume, si elle est subtile, est loin derrière dans ce palmarès. Il faut croire que passer son adolescence à se ruiner l’estomac à coup de coca (ce qui permet également de prendre pas mal de points-diabète d’avance) déforme complètement le goût.

Mais dans le fond tout cela n’est qu’une question d’image. La bière, élevée au rang d’élixir divin dans certaines communautés, reste, pour une certaine - et grosse - partie de la population, trop peu tendance pour trouver sa place dans les soirées. Ainsi, des tas de gens ont le sentiment que s’ils ont passé une plombe à reproduire l’effet wet-look de la pub ou à assortir leurs chaussures à leur ombre à paupières, ils méritent de boire des trucs au fini aussi chiadé que le leur. D’autres encore sont convaincus que pour arroser leur pic-nic sur le thème picorage à l’italienne 100% commerce équitable en parlant du dernier film qu’ils ont vu au mk2 local, on ne peut ouvrir qu’une bouteille de vin rouge d’un petit exploitant inconnu mais remarquable.

C’est oublier le caractère puissamment démocratique de la bière, qui reste grosso modo la boisson alcoolisée la moins chère au litre, délie les langues en douceur et garde un taux d’alcool très gérable. On ne radine pas la bière, au contraire, c’est une jolie façon d’accueillir un ami qui vous rend une visite surprise, de remonter le moral à un collègue déprimé ou de fêter dans l’abondance un événement heureux. La bière est humble, elle n’exige pas des gens qui la boivent de faire semblant de s’y connaître et de déblatérer des heures sur son bouquet. La bière s’efface devant la raison de la fête, quand le cocktail 4cl au prix prohibitif vous oblige à en apprécier chaque gorgée. La bière ne vous demande pas d’être riche, bien sapé ou oenologue. La bière se fout de votre classe sociale. La bière vous aime.