Un groupuscule privilégié va une fois de plus tenter de prendre la France en otage, empêchant de se rendre à leur lieu de travail tous ceux qui sont conscients de la chance qu’ils ont d’avoir un emploi dans la difficile conjoncture actuelle, et moi, gauchiste aveugle, idéaliste, bien-pensante et — c’est pire que tout — parisienne nourrie au bio et à l’équitable, je me joins à eux dans l’allégresse et reprends les slogans appelant à la paralysie de notre économie.
Je suis bien plus privilégiée que n’importe quel agent de la fonction publique, je suis indépendante. Je suis à la tête d’une entreprise individuelle auto-gérée. Quand je choisis de passer l’après-midi dans les rues plutôt que devant mon ordi, je ne perds pas un centime. Le travail que je ne fais pas à ce moment-là, je l’ai déjà fait, ou bien je le ferai plus tard. Je ne risque pas d’irriter mes supérieurs, je n’en ai pas. Je ne crains pas de me faire licencier abusivement pour une faute professionnelle fictive. Au pire, mes clients habituels s’agaceront un peu, mais au final c’est plutôt une bonne chose, j’aime bien leur rappeler régulièrement que je ne suis pas leur employée. Mieux encore : je n’ai rien à craindre d’une grève des transports.[1] Je travaille chez moi. Je vis à Paris. Si je prends le métro, c’est par flemme, ou parce que je suis en retard.
Mais qui suis-je alors pour parler ? Moi qui n’ai rien à craindre quand l’économie se casse la figure ? Moi qui ne passerai pas quatre heures de ma journée à attendre des trains bondés, et qui n’aurai pas à essuyer les reproches d’un supérieur qui s’en fout complètement puisqu’il vient au bureau en BMW ? Moi qui ne me demande pas quoi faire des enfants que je n’ai pas quand les instits se mettent en grève ?
Et puis, au nom de quoi est-ce que je me prétendrais solidaire de gens dont je ne partage pas la réalité ? Je ne suis pas syndiquée, je ne suis pas aux prises avec une hiérarchie, mon travail est tout sauf pénible, je ne crains pas les fermetures d’usine, je gagne bien plus que le smic — et si je travaille plus, je gagne plus.
Bref, je suis si privilégiée que c’en est indécent. J’irai même jusqu’à dire que je dois cette position enviable à mes efforts, mes semaines de 45 ou 50 heures, beaucoup d’abnégation (l’essentiel de ce que je traduis est chiant comme la pluie, je le rappelle), mon mérite, en somme (applaudissements de l’aile droite[2]).
Et c’est justement pour ça que je me joins aux manifestations.
Tous ceux qui ont écopé de la masse d’emplois sans intérêt, épuisants, et néanmoins indispensables pour faire tourner le système actuel, ceux-là qui ne peuvent pas se permettre une journée de grève parce que leur salaire est déjà insuffisant, ils méritent plus que les autres de prendre leur retraite le plus vite possible.
Tous ceux qui travaillent dans le privé et subissent les grèves des transports en se plaignant d’être pris en otage, parce qu’on leur a fait oublier que le droit de grève, c’est aussi leur droit, tous ceux qu’on manipule par la précarité de leur emploi et la peur du chômage, à qui on fait croire que dans le tertiaire privé, « ça ne se fait pas », ceux-là qu’on appelle vertueux et que l’on dresse contre les grévistes irresponsables, pour les rassurer, les encourager à rester de bons salariés, ceux-là aussi méritent de prendre leur retraite en temps et en heure après avoir donné des dizaines d’années à des entreprises qui manquent tant de considération pour eux qu’elles en piétinent les droits les plus élémentaires.
Je me joins aux prétendus privilégiés[3] qui peuvent encore faire vivre ce fondement essentiel qu’est le droit de grève, par solidarité avec eux, et avec tous ceux qui pensent être déchus de ce droit. Le gouvernement s’attache, entre autres choses peut-être plus graves encore mais ce n’est pas le propos, à dissoudre le Code du travail dans les fantasmes de flexibilité du Medef. Aujourd’hui, on cause retraites. Mais plus largement, on s’en va vers une précarisation du travail qui rendra impossible toute initiative de contestation. Et c’est un cercle vicieux : plus le Code du travail sera abîmé, et moins il sera possible de se dresser contre cette évolution. Il est urgent de rappeler au gouvernement et à tous ceux qui pensent que ce sont les chefs d’entreprise qui produisent les richesses, qu’en réalité ce sont les millions de salariés qui font tourner le système, et que sans ces millions de têtes et de paires de bras, ils ne sont rien. Tandis que l’inverse… c’est une toute autre histoire.
PS : À des fins purement documentaires, un extrait de l’édito de Franz-Olivier Giesbert dans Le Point du 7 octobre :
Jadis, nous naissions anciens combattants. Aujourd’hui, nous sommes grévistes de père en fils. Surtout là où l’emploi est sûr, comme à la RATP, à la SNCF ou à Marseille, où les dockers font tout pour naufrager leur port […]. C’est pourquoi tant d’entre nous tiennent comme à la prunelle de leurs yeux à la retraite à 60 ans. Que nous soyons seuls au monde à la conserver, c’est bien la preuve qu’une fois encore, nous avons raison…
Non rien, c’est tout.
1. Ok, ça tombe pendant Paris-Web. Mais si vous regardez bien, Paris-Web c’est à 30 minutes à pinces de la Défense, et je doute que la Défense soit totalement inaccessible pendant les grèves. [retour]
2. Ne leur dites pas que c’est par dégoût spontané et profond pour le monde de l’entreprise que je me trouve si bien à ma place.[retour]
3. Le savais-tu ? Selon la police, 63,4% des villas de Saint Tropez sont des résidences secondaires de cheminots. Les enseignants, eux, préfèrent les rives du Lac Léman. [retour]