La Vie secrète des mites

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

« J'suis comme ça »

« Mélange de tout ce que je hais le plus dans cette époque qui se trouve être aussi la mienne, cette chanson exalte la paresse intellectuelle, facilité, mépris, condescendance, stupide assurance, le tout surmonté comme la cerise du gâteau par le désormais fameux «  j’suis comme ça », justification des cons pour justifier l’injustifiable. On ne cherche plus à être un meilleur humain, puisque de toute façon, c’est la mode du «  j’suis comme ça ». ça justifie tout, c’est pratique, pas besoin de se remettre en question, de réfléchir à son comportement et, éventuellement, de comprendre qu’on s’est trompé… Mieux vaut laisser place nette à l’instinct et, une fois que la connerie est faite, laisser échapper un petit «  j’suis comme ça » désinvolte. Ça mange pas de pain.

Ah il aurait été content Göring, à Nuremberg, tiens!

— Ich bin comme ça.

Acquitté. »

Manu Larcenet, Vieillesse ennemie

Prise d'otage programmée

Un groupuscule privilégié va une fois de plus tenter de prendre la France en otage, empêchant de se rendre à leur lieu de travail tous ceux qui sont conscients de la chance qu’ils ont d’avoir un emploi dans la difficile conjoncture actuelle, et moi, gauchiste aveugle, idéaliste, bien-pensante et — c’est pire que tout — parisienne nourrie au bio et à l’équitable, je me joins à eux dans l’allégresse et reprends les slogans appelant à la paralysie de notre économie.

Je suis bien plus privilégiée que n’importe quel agent de la fonction publique, je suis indépendante. Je suis à la tête d’une entreprise individuelle auto-gérée. Quand je choisis de passer l’après-midi dans les rues plutôt que devant mon ordi, je ne perds pas un centime. Le travail que je ne fais pas à ce moment-là, je l’ai déjà fait, ou bien je le ferai plus tard. Je ne risque pas d’irriter mes supérieurs, je n’en ai pas. Je ne crains pas de me faire licencier abusivement pour une faute professionnelle fictive. Au pire, mes clients habituels s’agaceront un peu, mais au final c’est plutôt une bonne chose, j’aime bien leur rappeler régulièrement que je ne suis pas leur employée. Mieux encore : je n’ai rien à craindre d’une grève des transports.[1] Je travaille chez moi. Je vis à Paris. Si je prends le métro, c’est par flemme, ou parce que je suis en retard.

Mais qui suis-je alors pour parler ? Moi qui n’ai rien à craindre quand l’économie se casse la figure ? Moi qui ne passerai pas quatre heures de ma journée à attendre des trains bondés, et qui n’aurai pas à essuyer les reproches d’un supérieur qui s’en fout complètement puisqu’il vient au bureau en BMW ? Moi qui ne me demande pas quoi faire des enfants que je n’ai pas quand les instits se mettent en grève ?

Et puis, au nom de quoi est-ce que je me prétendrais solidaire de gens dont je ne partage pas la réalité ? Je ne suis pas syndiquée, je ne suis pas aux prises avec une hiérarchie, mon travail est tout sauf pénible, je ne crains pas les fermetures d’usine, je gagne bien plus que le smic — et si je travaille plus, je gagne plus.

Bref, je suis si privilégiée que c’en est indécent. J’irai même jusqu’à dire que je dois cette position enviable à mes efforts, mes semaines de 45 ou 50 heures, beaucoup d’abnégation (l’essentiel de ce que je traduis est chiant comme la pluie, je le rappelle), mon mérite, en somme (applaudissements de l’aile droite[2]).

Et c’est justement pour ça que je me joins aux manifestations.

Tous ceux qui ont écopé de la masse d’emplois sans intérêt, épuisants, et néanmoins indispensables pour faire tourner le système actuel, ceux-là qui ne peuvent pas se permettre une journée de grève parce que leur salaire est déjà insuffisant, ils méritent plus que les autres de prendre leur retraite le plus vite possible.

Tous ceux qui travaillent dans le privé et subissent les grèves des transports en se plaignant d’être pris en otage, parce qu’on leur a fait oublier que le droit de grève, c’est aussi leur droit, tous ceux qu’on manipule par la précarité de leur emploi et la peur du chômage, à qui on fait croire que dans le tertiaire privé, « ça ne se fait pas », ceux-là qu’on appelle vertueux et que l’on dresse contre les grévistes irresponsables, pour les rassurer, les encourager à rester de bons salariés, ceux-là aussi méritent de prendre leur retraite en temps et en heure après avoir donné des dizaines d’années à des entreprises qui manquent tant de considération pour eux qu’elles en piétinent les droits les plus élémentaires.

Je me joins aux prétendus privilégiés[3] qui peuvent encore faire vivre ce fondement essentiel qu’est le droit de grève, par solidarité avec eux, et avec tous ceux qui pensent être déchus de ce droit. Le gouvernement s’attache, entre autres choses peut-être plus graves encore mais ce n’est pas le propos, à dissoudre le Code du travail dans les fantasmes de flexibilité du Medef. Aujourd’hui, on cause retraites. Mais plus largement, on s’en va vers une précarisation du travail qui rendra impossible toute initiative de contestation. Et c’est un cercle vicieux : plus le Code du travail sera abîmé, et moins il sera possible de se dresser contre cette évolution. Il est urgent de rappeler au gouvernement et à tous ceux qui pensent que ce sont les chefs d’entreprise qui produisent les richesses, qu’en réalité ce sont les millions de salariés qui font tourner le système, et que sans ces millions de têtes et de paires de bras, ils ne sont rien. Tandis que l’inverse… c’est une toute autre histoire.

PS : À des fins purement documentaires, un extrait de l’édito de Franz-Olivier Giesbert dans Le Point du 7 octobre :

Jadis, nous naissions anciens combattants. Aujourd’hui, nous sommes grévistes de père en fils. Surtout là où l’emploi est sûr, comme à la RATP, à la SNCF ou à Marseille, où les dockers font tout pour naufrager leur port […]. C’est pourquoi tant d’entre nous tiennent comme à la prunelle de leurs yeux à la retraite à 60 ans. Que nous soyons seuls au monde à la conserver, c’est bien la preuve qu’une fois encore, nous avons raison…

Non rien, c’est tout.

1. Ok, ça tombe pendant Paris-Web. Mais si vous regardez bien, Paris-Web c’est à 30 minutes à pinces de la Défense, et je doute que la Défense soit totalement inaccessible pendant les grèves. [retour]

2. Ne leur dites pas que c’est par dégoût spontané et profond pour le monde de l’entreprise que je me trouve si bien à ma place.[retour]

3. Le savais-tu ? Selon la police, 63,4% des villas de Saint Tropez sont des résidences secondaires de cheminots. Les enseignants, eux, préfèrent les rives du Lac Léman. [retour]

Manif du 4 septembre : un peu d'organisation

Suite aux appels du dernier billet, nous sommes suffisamment nombreux pour constituer au pire une colonie de vacances, au mieux un Comité révolutionnaire. Dans la mesure où il serait irréaliste d’espérer se retrouver après la manif au milieu des gens qui se dispersent, je propose qu’on se retrouve avant. Je suis l’Astuce.

Rendez-vous donc à 13h30, à la station de métro Oberkampf sur le boulevard Voltaire. Il y a une sortie qui se trouve devant un café, sur une sorte de placette, sur le boulevard. De là nous pourrons rejoindre la place de la République tous ensemble en entonnant le Chant des Partisans puis, après avoir bien manifesté, aller prendre un pot quelque part. Si vous avez des idées de l’endroit pour boire un coup, les commentaires sont là pour ça.

À samedi !

Manif le 4 septembre

C’est confirmé, la Ligue des Droits de l’homme organise bien une manifestation contre la xénophobie et la politique du pilori le samedi 4 septembre à 14h, sur la Place de la République à Paris. On notera que de nos jours, la xénophobie s’étend également aux Français lorsque ceux-ci vivent dans des maisons qui roulent ou que des branches de leur arbre généalogique dépassent de l’hexagone.

Si, au jour dit, vous manquez un tout petit peu d’énergie, c’est très facile : rendez-vous sur le site d’un journal quelconque (le Figaro ça marche bien), faites une recherche pour retrouver un article traitant des mesures prises à l’égard des Roms, et lisez les commentaires des lecteurs. Vous pouvez également vous remémorer les meilleurs moments de Frédéric Lefebvre, retrouver le discours de Grenoble de Sarkozy ou déterrer le sondage IFOP publié la semaine dernière (ah tiens, encore le Figaro).

Bonus, parce que la joie, envers et contre tout, reste une belle forme de résistance, je suggère aux Parisiens lecteurs de ce blog qui ont l’intention de se rendre à la manif de faire signe dans les commentaires afin que nous puissions tous ensemble boire des bières après.

Résultats du sondage

Tadaaaam !

À la question « T’as entendu toutes les horreurs que balance le gouvernement en ce moment, sur les Roms, les Français d’origine étrangère et les parents de délinquants qu’on veut envoyer en prison ? », les 116 participants ont répondu comme suit :

  • Oui oui, et ça me donne envie de gerber – 42,2%
  • Oui oui, et ça me donne envie de refaire la Commune – 25%
  • Oui oui, et ça me donne envie de pleurer – 22,4%
  • Non, j’étais en vacances chez ma mémé à Bagnères de Bigorre – 5,2%
  • Oui oui, et ça me donne envie de m’engager dans la gendarmerie – 4,3%
  • Oui oui, et ça me donne envie de quitter la vie politique – 0,9%

Les résultats sont sans appel, dans la mesure où 89,6% des personnes interrogées sont expressément opposées à la politique du gouvernement. Il est possible que les chiffres réels soient supérieurs : je ne suis pas sûre que tous ceux qui ont manifesté leur envie de s’engager dans la gendarmerie aient bien compris le sens de la proposition. Mais s’il y en a qui ont répondu en toute connaissance de cause et sont effectivement tout joyeux et impatients à l’idée d’aller démanteler des camps de Roms, je les invite cordialement (voyez si je suis une grande démocrate ce soir) à aller lire autre chose, Mein Kampf par exemple (ça n’a pas duré longtemps).

D’autre part, je suis très flattée de voir que Lionel Jospin lit mon blog. Coucou Lionel !

Enfin, pour ceux à qui ça aurait échappé, quelqu’un a décortiqué les méthodes employées par l’IFOP pour ce sondage, et ça invalide une partie des résultats. Une partie seulement. Il semble que la Ligue des Droits de l’Homme organise une gueulante sur la Place de la République le 4 septembre, date anniversaire de la proclamation de la IIIe par Gambetta, commis-voyageur de la République et chouchou personnel à moi. Viendez nombreux, y aura certainement des saucisses.

- page 1 de 29